Maintenant, tout est prêt. Cependant, la mauvaise saison est loin d’être vaincue:

« Pourquoi le printemps n’arrive-t-il pas? » dit le merle, qui chantait depuis plusieurs semaines dans l’espoir d’attirer l’attention des brises du sud.

Le hêtre, toutes ses feuilles roulées dans leurs gaines, droit, immobile, ne répond même pas.

« Pourquoi le printemps n’arrive-t-il pas? » crie la grive.
Elle aussi, depuis bien des jours, tâchait de se convaincre, et de convaincre autrui de l’arrivée de la belle saison.
Pas l’ombre d’un printemps! La pluie chassait du nord-ouest; les gros nuages, gris sur gris, se poursuivaient, si épais, qu’à leur couleur on ne pouvait même pas distinguer l’est de l’ouest! Pensez aux épaisseurs qu’il faut pour empêcher de fleurir les roses de l’aurore!
Marie Gevers, L’herbier légendaire (l’Euphorbe)

 

Mais il existe aussi, dans l’aubier de la mémoire, des veines longitudinales, et si l’arbre interroge ces lignes-là, elles lui répondront autrement que par les souvenirs circulaires d’une même année. Un grand chêne pourrait certainement y suivre, par exemple, les traces des chants du rossignol, de mois de mai en mois de mai, pendant cent années; ou bien il retrouverait les givres les plus fragiles, les plus lumineux de sa vie, depuis le premier, que le baiser d’une aube d’hiver posa sur ses jeunes rameaux, jusqu’à la somptuosité de ses hautes frondaisons, étincelantes, sous un soleil nacré par la gelée.

Marie Gevers, Vie et mort d’un étang.

Vœux

Il faut être toujours ivre, tout est là; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.

 

Charles Baudelaire (Les petits poèmes en prose)