Mais il existe aussi, dans l’aubier de la mémoire, des veines longitudinales, et si l’arbre interroge ces lignes-là, elles lui répondront autrement que par les souvenirs circulaires d’une même année. Un grand chêne pourrait certainement y suivre, par exemple, les traces des chants du rossignol, de mois de mai en mois de mai, pendant cent années; ou bien il retrouverait les givres les plus fragiles, les plus lumineux de sa vie, depuis le premier, que le baiser d’une aube d’hiver posa sur ses jeunes rameaux, jusqu’à la somptuosité de ses hautes frondaisons, étincelantes, sous un soleil nacré par la gelée.

Marie Gevers, Vie et mort d’un étang.

Vœux

Il faut être toujours ivre, tout est là; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.

 

Charles Baudelaire (Les petits poèmes en prose)

 

 

Noël

Oublions les pères Noël bedonnants, ahanant sur nos façades.
Éteignons les guirlandes clignotant partout où elles ont pu s’accrocher.
Ignorons les troupeaux de rennes errants
suspendus dans nos rues ou échoués dans des carrés d’herbe triste.
Laissons brûler, peut-être, une seule petite bougie.
Plongeons dans la nuit.
La longue nuit.
C’est ce soir la nuit de Noël.

Peut-être verrons-nous un peu de lune entre les nuages.

Et Orion, le bel Orion, les Pléiades ou Aldébaran .

La lumière va nous être rendue, minute par minute,
qui rappellera les fleurs dans nos jardins
et les martinets dans notre ciel.

 

le réverbère

Une petite fille qui avait son jardin à elle y avait planté des ampoules électriques dans l’espoir (un bien petit espoir) qu’il y pousserait des fleurs lumineuses ou peut-être, elle ne savait trop sous quelle forme, simplement de la lumière. Comme il n’y poussait rien au bout de plusieurs semaines, elle n’insista pas davantage et finit par oublier la chose. Elle avait grandi d’ailleurs pendant ce temps.
Quinze ans après, alors qu’elle arrivait parfois, avec bien des conditions difficiles, à être encore une petite fille, elle se rendit à son ancien jardin.
D’abord elle n’en reconnut rien. Une rue passait par là. Il y avait des maisons plus loin. Ici tout près, à peine un petit coin de parc. Mais à deux pas d’un vieil orme qu’elle avait bien connu, à la place exacte de son jardin, avait poussé très haut et fleurissait pour la nuit toute proche, un réverbère.

Gilles Vigneault, Le grand cerf-volant Poèmes, contes et chansons.